Les Plagiats de la BD (2 de 3)

Au début de la vingtaine, j’avais une dent contre le magazine Safarir. À l’époque, j’étais un jeune artiste qui se pétait les bretelles en pensant qu’il pouvait se torcher sur une feuille, appeler ça une BD, et que tout le monde devait, comme lui, penser que c’était de l’or. Aussi, toutes mes tentatives pour y être publié, de 1989 à 1991, n’ont récoltées que des rejets. Et ça, mon ego ne le prenait pas. À ce moment-là, ça faisait déjà cinq ans que je collectionnais des photocopies d’exemples de plagiats que je trouvais par hasard dans les BD que je lisais. Alors à partir de ce moment-là, quand j’en trouvais un dans Safarir, inutile de préciser que je prenais un malin plaisir à les répertorier.

Septembre 1996. Voilà un an que je suis de retour aux études. Je suis le rédacteur en chef du Vox Populi, le journal de mon cégep. Je n’ai plus le temps de faire du fanzinat mais je me promet bien de sortir éventuellement un recueil de La Page Requin Roll, chronique que je publie mensuellement dans le vox.  Ça ne se concrétisera jamais.  Au moins, j’y aurai créé mon texte le plus populaire de tous les temps, au sujet des noms de familles composés.

Dès les premiers jours de la rentrée ’96, nous recevons un communiqué de la part de Safarir, communiqué qui a été envoyé à tous les cégeps de la province.  Puisque la majorité des cégeps s’échangent leurs journaux par la poste, je verrai plus tard que les autres se seront contentés de le reproduire tel quel.  Mais moi, révolté par ce que j’y lis, je choisis d’en parler sous une autre approche: Celle du journalisme!

Si j’avais encore la moindre sympathie pour les dirigeants de ce magazine, ceci me l’a fortement diminué. Mais le véritable coup de grâce est arrivé deux mois plus tard, en novembre 1996, lorsque Safarir publia ceci dans leur no.91:

Ah ouais?  Alors comme ça l’intégrité artistique est une condition essentielle à tout professionnel de l’humour… DU MOINS À SAFARIR!?  Ben tiens!  C’est pour ça que je ne cesse de récolter dans leurs pages des exemples de plagiats, comme celui-là:


Croc no.1, 1979:

Safarir no.3, 1987


Et ça:

Croc no.22-23, 1980

Safarir no.3, 1987


Et ça:

Croc no.70, Mars 1985:

Safarir no.4, 1988:


Et ça:

Mad no.289, 1989:

Safarir no.25, 1995:


Et ça:


Et ça:



Et ça:


… Et ce, en pleine couverture du no.87, seulement quatre numéros avant celui dans lequel ils dénoncent le lecteur qui leur a envoyé des gags plagiés.  Je suis trop occupé par mes études et mes fonctions au journal pour trouver une façon de les dénoncer.  À l’époque, internet commençait à apparaître dans les foyers québécois, mais seulement les plus riches, ce qui n’était pas mon cas.  Qu’importe, ils ne perdaient rien pour attendre.

Automne 1998.  Je sors le premier numéro de Les Plagiats de la BD. 

Consacré aux plagiats de la BD québécoise, la seconde moitié de ses  48 pages sont réservées uniquement à Safarir.  Je commence en reproduisant l’article de leur concours.  J’enchaine avec la trentaine de plagiats que j’ai récolté au fil des années.  Je termine en démontrant que même leur nom pourrait avoir été plagié sur celui de la page d’humour et BD du supplément jeunesse du défunt journal Montréal Matin.

Et je conclus en beauté avec leur article dans lequel ils dénoncent le lecteur qui leur a envoyé des plagiats.  Je les descends en flammes sans merci avec l’acharnement du pitbull qui aurait les couilles snappées dans un piège à rats chauffé à blanc. Tout ça parce qu’ils ont commis le crime de refuser de me publier de sept à neuf ans plus tôt. Sur TV Tropes, ils ont un terme pour ce genre de comportement: Disproportionnate Retribution.

Malgré tout, je tente de rester juste, en évitant de tout mettre dans le même panier.  Voilà pourquoi les onze premières pages sont consacrées à faire la nuance, exemples à l’appui, entre le plagiats et d’autres formes de ressemblances entre deux images.  Par exemple, le modèle.

Dessin tiré de Clovis Nadon par Guim, fanzine Kérozen, 1998

L’image qui lui a servi de modèle, une pub tirée du magazine Swank, mai 1997.

… Et ce qu’exposer la chose implique:

Je parle aussi de l’inspiration. Je donne comme exemple Capitaine Québec de Fournier: Les pouvoirs de Superman, un nom inspiré de tous les super-héros ayant comme titre Capitaine.  Non mais sérieux, là, pourquoi toujours Capitaine?  Pourquoi pas Sergent, Caporal, Adjudant ou Lieutenant-Colonel?  Je parle aussi de  l’hommage, et j’y mets une page de BD de « À La Recherche de Tintin » par Luis Neves.  Je parle de la parodie, avec en exemple « Anarchie », parodie de Archie, par Daniel Sheldon.  Je ne parle pas du principe du lieu commun puisque je l’ignore encore, mais je parle de la coïncidence, avec comme exemple ces couvertures de Safarir et Croc, toutes deux montrant Mitsou à la plage, parues simultanément en juillet 1991.

C’est bien beau dénoncer Safarir, encore faudrait-il que les gens principalement concernés le sachent.  Aussi, j’ai pris une grande enveloppe, j’y ai mis trois copies de ce premier numéro, j’y ai joint une lettre qui disait en gros: « Puisque j’ai coutume de donner des copies gratuites à ceux qui m’ont aidé à faire mes fanzines, j’estime que je vous en dois au moins trois, avec tout le matériel que vous m’avez apporté pour celui-là!«  , j’ai cacheté l’enveloppe, je l’ai adressée aux bureau de Safarir et je leur ai envoyé.

Qu’est-ce que vous vouliez qu’ils fassent?  Qu’ils m’intentent une poursuite? Ça m’apporterait de la publicité et ça leur nuirait.  Qu’ils me ferment leurs portes à tout jamais?  Ce n’est pas comme si ça allait changer grand chose.  En tout cas, on ne pourra jamais m’accuser d’être lâche et/ou hypocrite.

Octobre 2001.  Je suis toujours dans le fanzinat et je publie MensuHell depuis que je l’ai fondé il y a presque deux ans.  Un soir, j’ai la surprise de recevoir un courriel de la part de Serge Boisvert Denevers, pilier de Safarir, et incidemment dessinateur impliqué dans la moitié des plagiats que j’ai dénoncé dans mon fanzine.  Son message ne contient qu’une seule phrase: « J’aurais aimé que tu me consultes avant de me faire passer pour un copieur. »

Je me demande d’abord si je ne devrais pas l’envoyer paitre.  Mais bon, ma hargne anti-Saf ayant trouvé soulagement avec l’envoi postal que je leur ai fait trois ans plus tôt, je choisis de lui expliquer pourquoi, à l’époque, j’étais frustré contre eux, et ce qui m’a poussé à faire ceci.  Il me répond.  Il admet avoir plagié une fois, au tout début.  Sauf que, tous les autres plagiats de lui que j’ai dénoncé, eh bien ils furent scénarisés par d’autres. Une rapide vérification dans quelques numéros de Safarir me permet de constater qu’il dit vrai.  C’est juste que dans ma hâte de dénoncer, j’ai trop mis le focus sur le dessin, et pas dans les crédits en bas de page.  Oups!

Il m’apprends qu’à tous les mois, le comité de rédaction de Safarir se réunit pour une séance de brainstorming afin de décider du contenu du numéro suivant.  Or, lors de la réunion de décembre 1998, le rédacteur en chef y a amené les trois copies de Les Plagiats de la BD que je lui avais envoyé.  Il les a montré au comité.  Comme on se l’imagine, il y a eu quelques commentaires comme quoi ceci ne pouvait être que l’oeuvre d’un frustré qui a du temps à perdre.  Or, ça ne changeait rien au fait que depuis le début, le comité de rédaction de Safarir ne faisait que copier et qu’il fallait que ça cesse.  Et en effet, je ne peux pas dire que j’y ai vu le moindre plagiat depuis ce temps-là.  Comme quoi, par ce geste, j’ai contribué à améliorer la qualité du magazine.

Denevers me fait également réaliser un truc.  Vous savez, ces exemples d’images de requin qu’Albert Chartier a prises de la série Philémon de Fred?


Eh bien il arrive parfois, et c’était d’autant plus vrai à l’époque pré-internet, que l’on n’arrive pas à trouver de photos pour nous servir de référence et/ou modèle.  Dans ce temps-là, on n’a pas le choix: On se base sur le dessin d’un autre.  C’est ce qu’a fait monsieur Chartier, voilà tout.

Donc, on s’explique, on jase, on parle de nos carrières respectives. Au fil des jours, il me parle d’un personnage qu’il vient de créer, une jeune femme violente nommée Malice. Je trouve que sa personnalité est semblable à ma propre création, Evelynn. Je prend un de mes scénarios pour Evelynn, je change son nom pour Malice, j’envoie ça à Denevers. Sa réponse: « HEILLE, C’EST DONC BEN COOL!!! Ça te tentes-tu de devenir mon scénariste officiel? »

Trois ans, de 1989 à 1991, à tout faire pour me plier à la ligne éditoriale de Safarir, sans jamais avoir été accepté.  Trois ans à avoir essayé à répétition de leur plaire, sans jamais avoir réussi.  Et là, parce que je les ai attaqué, parce que je les ai dénoncés, parce que je les ai niaisés, voilà que l’on m’offre une place parmi eux sans même que je la demande.  Ironique!  Incroyable!  Mais en même temps ça m’a confirmé qu’il y avait du vrai dans le vieux cliché comme quoi le fonceur qui n’a aucune considérations pour autrui se fait tout donner, tandis que les bons gars qui font tout pour plaire finissent dernier. 

Et c’est comme ça que je suis rentré à Safarir, où j’ai travaillé régulièrement comme scénariste et parfois comme dessinateur durant sept ans, soit jusqu’à la fin de 2008. 

À CONCLURE.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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Un commentaire pour Les Plagiats de la BD (2 de 3)

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