La naissance de MensuHell

Le fanzine MensuHell, qui allait briser des records de longévité avec 109 numéros, a une origine qui complique le travail de tout historien de la BD québécoise qui désire en parler.  Laissez-moi vous en raconter la genèse, histoire de vous démêler ça.

Décembre 1994: Je sors Requin Roll no.1.

Février 1995: Je sors Requin Roll no.2.  

À l’époque, ma blonde a une amie nommée Linda.  Lors d’une visite, celle-ci lit mes deux Requin Roll. Ça l’amuse.  À sa visite suivante, elle me tend un paquet de pages qu’elle m’a apporté.  Elle me dit:

« Heille, j’ai kek’chose qui irait bien dans ton prochain numéro. Tchèck ça! »

Il s’agit d’une BD de dix pages nommée Les Pirre A Feux, dans: Un Rêve Impossible.  C’est une parodie porno de la série de dessins animés Les Pierrafeu.

Les textes et dessins viraux existaient bien avant internet. La différence, c’est qu’ils étaient photocopiés et distribués en personne. Cette BD était l’une de ces viralités classiques. J’aime bien l’idée de la faire découvrir à mes lecteurs. Mais voilà, je n’aime pas tellement l’idée de remplir la moitié de mon prochain numéro de Requin Roll avec une BD qui n’est pas de moi.

La solution me vient à l’esprit: Je vais créer un fanzine parallèle, que je vais nommer Requin Roll Présente. Je rapetisse les images de la parodie des Pierrafeu afin de créer un mini-fanzine à coût moindre.  Trois jours plus tard, je distribue en kiosques Requin Roll Présente no.1, La Découverte Classique.

Et ceci, en rétrospective, est MensuHell no.1.  Je ne le savais juste pas à ce moment-là.

Avril 1995. Je sors Requin Roll no.3.   Après trois numéros de Requin Roll à 20 pages format Reader’s Digest (avec beaucoup moins de pages) parus à tous les deux mois,  je me donne un défi: Requin Roll no.4 sera de format magazine et aura le double de pages. Me doutant bien que ça allait me prendre plus que deux mois pour le réaliser, je décide d’offrir un second Requin Roll Présente afin de faire patienter mes lecteurs.  Dans de vieux albums de la série Peanuts de Charles M. Schulz, je découpe quelques strips afin de diminuer le temps de production. Je change les paroles pour du gros n’importe quoi rempli de vulgarité, je modifie quelques dessins, et voilà: Cinq jours plus tard, Requin Roll Présente no.2, Peanuts Salées apparait en librairies. Sans le savoir, en créant ce fanzine, je reproduis le format et le sujet d’une Bible de Tijuana. (avec beaucoup plus de pages)

… Et, toujours sans le savoir, je venais de publier MensuHell no.2.

L’attrait du public pour les parodies vulgaires, violentes et sexuelles de séries connues se reflète bien dans les ventes. Ce premier tirage de 100 copies s’écoulera en deux semaines et connaîtra de nombreuses rééditions. Étalés sur trois ans, j’en vendrai en tout entre 550 et 600, chiffres que je n’atteindrai plus jamais par la suite.

Janvier 1996. Voilà six mois qu’est paru mon plus récent Requin Roll, le no.4. Mon retour aux études, mon travail en tant que rédacteur en chef du journal étudiant du cégep, ma vie sociale et le transport aller-retour quotidien entre St-Hyacinthe (chez mes parents où je suis retourné vivre après le divorce) et Montréal (pour le cégep) prennent tout mon temps, ce qui fait que je n’en ai plus tellement pour dessiner. Je ressors de mes tiroirs un projet inachevé qui date de dix ans plus tôt: Un récit dont vous êtes le héros, un concept qui était très populaire dans les années 80. Je m’y remets, le termine, fais quelques illustrations. Ainsi nait Requin Roll Présente no.3, Opération Déniaisage, une histoire dans lequel le lecteur est un jeune homme invité à un party, et dont le but est de trouver une fille avec qui perdre sa virginité.

Cette publication avec la bouche de Mitsou en couverture, c’est techniquement MensuHell no.3

Mars 1998, Requin Roll no.7 et Requin Roll Présente no.4, The Day I Met Leanne sortent simultanément.

Ou: The day I published MensuHell no.4

Octobre 1998, je sors Requin Roll Présente no.5; Crosseur Comix.  Chaque copie de ce comic a un contenu différent.  Et pour cause: À part la couverture, chacune de ces 30 copies ne contiennent que des feuilles quelconques récupérées d’un bac de recyclage.  Chaque copie est vendue emballée et a un cadeau bonus sur la couverture arrière: un poil de poche (de poitrine, en fait) signé, numéroté et enduit de moutarde Zel.  Le prix: $7.95.

En réalité, je ne le vendais pas.  Je me suis contenté de le donner à ceux qui me le demandaient.  Bref, il s’agissait de MensuHell no.5.

Mon retour aux études de 1995-97 m’a donné plus que ma part de relations remarquables. Considérant que l’une d’elle méritait d’être racontée, je le ferai sous forme de texte en 1999: Requin Roll Présente no.6: Océane.

Alias MensuHell no.6.

Automne 1999.  Je lis un exemplaire du fanzine Fishpiss et j’y trouve cet article signé Éric Thériault dans lequel il raconte la création d’un fanzine Rock & BD nommé Rectangle.  De ce texte, une phrase en particulier attire mon attention: Le journal devrait sortir mensuellement avec les moyens du bord et n’avoir que 2 pages s’il le fallait, mais DEVAIT SORTIR A TOUT PRIX. À ce moment-là, je venais de sortir le 3e et dernier volume de Les Plagiats de la BD. Mais sinon, ça faisait un an et demi depuis mon dernier fanzine.  L’idée de faire un truc aussi spectaculaire que de publier un fanzine mensuel après tout ce temps me plaisait beaucoup.

Je songe d’abord à créer un nouveau titre.  Quelques noms me viennent en tête, de l’élaboré comme Psychose Clandestine au plus simple Poison en passant par plus trash comme Tabarnak pour lequel je dessine même une couverture.  Puis, j’y renonce.  Je ne veux pas prendre le risque de créer un nouveau titre, au cas où je n’arriverais pas à maintenir le rythme de parution. Je songe un court instant à faire de Requin Roll un fanzine mensuel. J’ai cependant vite compris que je n’y arriverais probablement jamais seul.  J’allais devoir accepter, voire solliciter, de la collaboration.  Or, Requin Roll est un projet solo, et je tiens à ce qu’il le reste.

… Mais Requin Roll Présente, par contre, a été justement créé pour publier des BD autres que les miennes.  Je n’ai qu’à changer le titre pour Requin Roll Présente mensuel.  Sa formule mensuelle durera le temps qu’elle durera, et si elle s’arrête, eh bien rien ne m’empêchera de continuer la série à l’occasion en enlevant le mensuel du titre, tout simplement.  Ainsi, la chose ne sera jamais vue comme un échec, mais bien comme étant la période où ça été publié mensuellement, voilà tout.    

Novembre 1999: Je travaille le plus vite possible, mélangeant travaux récents avec fonds de tiroirs et recyclages de textes et BD que j’ai produit au journal étudiant Vox Populi de 1995 à 1997, et j’écris des textes et des chroniques en guise de remplissage.  Pour gagner du temps, j’utilise abondement Word pour le lettrage et le montage.  Pour la maquette, un scanner, Photoshop et une imprimante remplacent la photocopieuse, les ciseaux et la colle.  Karine Church, alors ma conjointe, s’était amusée à photoshopper une de mes photos en me rajoutant cornes, ailes de chauve-souris et entouré de flammes.  Ne sachant pas trop quoi mettre en couverture, j’utilise cette photo.  Voilà pourquoi, pour  faire un jeu de mots simplet, je transforme le mensuel du titre en mensuHell.

Décembre 1999.  Voici Requin Roll Présente MensuHell no.7.

Janvier 2000: Puisqu’il n’y a pas d’image qui puisse évoquer l’enfer en couverture, je ne fais pas de jeu de mots avec Hell, et le titre devient ce qu’il était supposé être dès le départ, et je sors Requin Roll Présente Mensuel no.8.

Je me rends en porter à la librairie Fichtre.  J’y croise Siris et lui en montre une copie.  C’est là qu’il me dit:

« Pourquoi t’as changé le titre?  « MensuHell », c’était cool! »

Je n’avais pas songé que l’on puisse mal interpréter le titre de mon fanzine.  Pour moi, Requin Roll Présente Mensu(h)el(l), ça voulait dire: « Ce fanzine nommé Requin Roll Présente est un mensuel. »  Mais dans la tête de Siris, ça voulait dire « Ce fanzine nommé MensuHell est présenté par Requin Roll. »  Je réalise que si j’avais écrit mensuel au lieu de MensuHell, il n’aurait pas fait cette erreur.

J’en parle à plusieurs amis, collègues, lecteurs.  Erreur ou non, plusieurs sont d’accord avec Siris comme quoi MensuHell est un bien meilleur nom que Requin Roll Présente Mensuel. 

Février 2000: Le peuple a parlé, ainsi soit-il: Voici MensuHell no.9. Il porte les deux noms, mais il en annonce officiellement le changement.

Le mois suivant, mars 2000, sort MensuHell no.10.  Il est à la fois le premier numéro à ne s’appeler que MensuHell, et le premier de format magazine. (8,5 X 11 po.)  Il ne comporte que 24 pages.

Les autres changements notables dans la parution seront:

  • Juillet 2000: avec le no.14, MensuHell passe à 40 pages.  Ça ne devait être que pour ce numéro seulement.  Or, un afflux soudain de bédéistes désirant y être publié a rendu la chose permanente.
  • Janvier 2001: Il n’y a pas de MensuHell ce mois-là.  Il est remplacé par AnnuHell 2001, qui se veut une rétrospective, un historique et un envers-du-décor de chaque numéro publié jusque-là, avec auto-reportages de ses auteurs, chroniques à la saviez-vous-que-?, et aperçu de ce qui s’en vient pour 2002.  Les ventes s’avèrent décevantes. L’expérience ne sera pas renouvelée.  
  • Mars 2002: Une accumulation de retards impossibles à rattraper empêche la sortie de MensuHell.  Je décide donc de prendre au pied de la lettre le fameux  « Le journal devrait sortir mensuellement avec les moyens du bord et n’avoir que 2 pages s’il le fallait, mais DEVAIT SORTIR A TOUT PRIX. » qui est à l’origine de MensuHell.  Voilà pourquoi MensuHell 32 n’a que deux pages et coûte 10¢.  C’est en fait une simple feuille recto-verso bourrée de parodies de 1 à 4 cases de ses principales BD. Dessinée tout’croche sur une simple feuille lignée, son format diffère tellement du reste des publications que peu de gens savent que c’est un MensuHell, et se demandent bien aujourd’hui pourquoi il manque un numéro dans leur collection alors qu’il ne manque pas de pages dans les histoires à suivre.
  • Mai 2002: MensuHell no.34 est le dernier que je publierai. C’est que je travaille comme scénariste à Safarir, je travaille comme coloriste à Toutenkartoon,  je fais partie de l’équipe qui travaille à mettre sur pied ce qui deviendra le magazine Summum, je fais de la figuration dans divers films et séries télé, je fais mon webcomic hebdomadaire Artiztech College sur Geocities depuis février, et je divise mon temps personnel entre ma blonde et mon ex et nos enfants.  Devant sacrifier quelque chose, c’est MensuHell qui est choisi puisque ce n’est ni payant ni une obligation morale ou légale.  Une chose qui a grandement influencé cette décision, c’est que mon millier de visites mensuel de partout au monde sur Artiztech me convainc qu’internet est un moyen de diffusion supérieur au papier photocopié distribué en personne.
  • Deux ou trois mois plus tard, Francis Hervieux s’offre pour continuer MensuHell.  J’accepte! 
  • Octobre 2002: MensuHell repart au no.35. 

Et voilà comment MensuHell a passé de simple mini-comic consacré à une parodie porno des Pierrafeu en 1995, à un fanzine qui publiera sporadiquement quatre autres numéros jusqu’en 1998, en un mensuel de 40 pages qui vivra de décembre 1999 à décembre 2008, avec 109 numéros où seront publiés une cinquantaine d’auteurs, professionnels comme amateurs, en anglais comme en français.

MensuHell sur Wikipedia.
Le site officiel.

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A propos Steve Requin

Auteur, blogueur, illustrateur, philosophe amateur et concierge de profession.
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5 commentaires pour La naissance de MensuHell

  1. Cole dit :

    Tu me surprends de mentionner Hervieux. Je pensais que vous vous détestiez.

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    • Steve Requin dit :

      Pourquoi est-ce que je ne le mentionnerais pas? Il est important dans l’histoire de MensuHell. Et puis, voilà au moins dix ans que nos querelles sont derrière nous.

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      • Cole dit :

        Je ne serais pas prêt à dire ça. Lui et Kurt Beaulieu ont passé l’été dernier à mener une campagne de salissage assez active contre toi.

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